Djohr

Née sous le signe des Gémeaux, Djohr assume sa dualité dans son travail. Passant d’illustrations très graphiques et dépouillées à des images au trait, bouillonnantes d’énergie, elle a réussi à imposer son univers, bourré de poésie, d’humour et d’une bonne humeur contagieuse…

Quand on regarde ton book, on a parfois l’impression d’être face au travail de deux artistes différentes. L’une aime les constructions graphiques épurées, le dessin vectoriel. L’autre dessine un monde joyeusement bordélique, foisonnant de détails. Vous vous entendez bien toutes les deux ?

Jusqu’à présent, la colloc se passe plutôt bien ! L’une a un petit côté toqué, idéal pour le rangement. L’autre met la musique à fond pendant ce temps-là ! ou bien l’inverse…

À quel besoin personnel correspondent ces deux orientations si opposées ?

Cela répond à des cheminement créatifs différents. D’un côté, il y a une recherche de synthèse : des sources d’inspiration très diverses vont converger vers une image unique qui concentre mes idées, mes réflexions. De l’autre, c’est un travail de développement, qui consiste plutôt à dérouler le fil de la pensée, sans se fixer de limites. J’aime beaucoup alterner ces deux processus.


© Djohr - Agence Patricia LucasLorsque je regarde tes images « foisonnantes », j’entends un bruyant tintamarre, des klaxons, des fanfares. Et lorsque je regarde tes images plus graphiques, j’entends le silence. Est-ce que le son, la musique jouent un rôle lorsque tu travailles ? Si oui, comment ?

Comme pour beaucoup d’illustrateurs, la musique joue un rôle important dans mon travail. J’en écoute presque toute la journée, principalement des B.O. de films ou bien du jazz et de la soul. Quand je dessine, je m’arrange pour qu’elle me fasse entrer dans une bulle où le monde extérieur s’éloigne.

Comment élabores-tu ces images chargées de mille petits détails ? Tu as une vue d’ensemble au départ ? Tu te racontes une histoire ?

Je commence par établir une liste de tout ce qui me vient à l’esprit en lien avec le sujet. Puis, je réalise des croquis de détails, de personnages. Ensuite, vient l’assemblage. Il faut trouver une logique, à la fois graphique et narrative, une cohérence. Parfois, je m’arrache les cheveux pour que tout fonctionne ! Au final, il faut que cela raconte une histoire, avec plein de personnages, d’objets, de saynètes : comme le storyboard d’un film résumé en une seule image… il faut que ça fourmille de détails (comme une ville). Je sais que la plupart des gens ne verront pas tous ces détails du premier coup mais j’imagine qu’ils les découvriront peut-être dans un second temps s’ils s’attardent sur l’image et cela m’amuse de leur offrir ces petites surprises.

© Djohr - Agence Patricia Lucas
Tu viens du graphisme et de l’édition. Quel a été ton parcours dans ces domaines ?

Après des études de design objet et de graphisme aux Gobelins, j’ai travaillé plusieurs années dans une maison d’édition, chez Flammarion. J’étais responsable de la conception des couvertures de littérature : romans français et étrangers, documents, rentrées littéraires… C’est très enrichissant de collaborer avec plusieurs corps de métiers créatifs différents : photographes, éditeurs, écrivains, illustrateurs, fabricants… Je travaille toujours régulièrement pour l’édition, mais en freelance aujourd’hui, ce qui permet de développer des projets plus en profondeur.


Ton expérience de graphiste interfère-t-elle parfois avec ton travail d’illustratrice ? Comment ?

Elle complète beaucoup mon travail d’illustration dans la construction, les couleurs, la prise en compte de l’environnement typographique, surtout. J’aime vraiment tout autant le graphisme que l’illustration. Ce sont deux domaines très complémentaires et le fait de pratiquer les deux m’apporte une plus grande souplesse d’adaptation aux contraintes d’un brief, il me semble…

Tu as beaucoup fréquenté le milieu du street art. Qu’est-ce qui t’attirait dans cette démarche ?

Cela nous ramène quelques années en arrière ! Disons que le street art m’a largement influencée. À la fin des années 90, je peignais beaucoup. Je fréquentais une joyeuse bande qui évoluait dans un milieu plus confidentiel qu’aujourd’hui, plein d’énergie et d’échanges. Le street art a vraiment décollé dans les années 2000 en faisant sortir le graffiti de ses codes traditionnels. L’art et l’espace urbain du quotidien se télescopaient. On avait l’impression de dessiner un nouveau monde. Je me suis beaucoup amusée. C’est à cette époque que j’ai commencé à développer ces foules de personnages…

© Djohr - Agence Patricia LucasTu as travaillé sur plusieurs projets d’animation, notamment en live sketching. J’imagine que l’apparente simplicité du résultat final est toujours le fruit d’un gros travail en amont. Comment se déroule la phase de scénarisation ?

Dans le cas de la série de films que nous avons réalisé pour L’Équipe, c’est vrai, il y a eu un important travail et de nombreux échanges en amont avec Emeric Montagnese, le réalisateur. On a commencé par lancer plein d’idées pour illustrer les différentes scènes. Nous avons passé des heures à imaginer des images, à discuter de la mise en forme et du découpage avant de passer à la réalisation. Il fallait trouver la façon d’illustrer le propos, évidemment, mais aussi faire en sorte que le timing de réalisation du dessin et les cadrages collent avec la voix off. On a beaucoup coupé, collé, décalé ! On a également revu quelques détails du texte pour que l’image et la voix se répondent bien Il fallait réussir à tout articuler dans un seul et même dessin, c’était l’idée. Dans le dézoom final, on voit apparaître un monde unique qui raconte toute l’histoire. C’est magique !

Deux projets que tu as adoré réaliser ? Pourquoi ?

J’ai adoré participer à ces films en live sketching, précisément. C’est un travail laborieux mais quand on voit le résultat final, c’est toujours sympa ! Je suis également très fière de Mon journal d’insomnie, un livre-objet illustré qui rassemble des textes littéraires sur la nuit, paru chez Flammarion en 2017. C’est une belle réalisation. La nuit est un domaine très inspirant.

Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour 2019 ?

Encore plein de projets chouettes avec des gens sympas !