Jacques Després

Ses images se lisent comme des contes ou des rêveries poétiques 2.0. D’une modélisation 3D, il fait jaillir des personnages délirants et une émotion juste. Rencontre avec Jacques Després, illustrateur et alchimiste…

Tu as suivi une formation traditionnelle aux techniques classiques dans le cadre de l’École des Beaux-Arts. À quel moment et comment l’ordinateur s’est-il imposé à toi comme un outil de création à part entière ?

J. D. : J’ai commencé à m’intéresser à l’ordinateur juste après mes études aux Beaux-Arts d’Orléans. C’était au milieu des années 90. Mes camarades trouvaient cet engin inutile et d’une grande nullité graphique. Pour moi, il représentait le prolongement naturel de l’enseignement que je venais de recevoir et je l’ai tout de suite considéré comme un outil de création stimulant, incontournable.

Est-ce que le contact avec la matière, le papier, le pinceau ne te manque jamais ?

Non, j’aime beaucoup la « matière » numérique. Depuis quelques temps, toutefois, je ressens le besoin de donner une plus grande place au dessin, notamment dans le traitement de mes personnages.

personnage 3D à grosses lunettes © Jacques Després - Agence Patricia LucasLes logiciels de 3D sont en évolution perpétuelle. J’imagine que l’effort à fournir pour se tenir à jour est important. N’as-tu jamais ressenti le risque de voir les considérations techniques prendre le pas sur l’imaginaire ? Ou de voir ta créativité orientée par les fonctionnalités des logiciels ?

Mon travail a toujours été conditionné par les fonctionnalités des logiciels 3D mais ces contraintes techniques m’ont souvent obligé à trouver des réponses graphiques originales. Mais c’est vrai, chaque année, je consacre un temps non négligeable à me former à ces nouveautés technologiques. C’est fastidieux sur le moment mais toujours très stimulant par la suite.

Tes images jouent avec les représentations de la matière. Elles montrent un monde lisse, plastique, dans lequel s’intègrent ici ou là quelques détails organiques hyper-réalistes : tissus, poils, fourrures, feuillage des arbres. On ne sait plus ce qui est « vrai » et ce qui est « faux », les sens sont trompés. Que cherche-tu à provoquer ainsi chez le spectateur ?

J’intellectualise très peu mon travail sur le plan formel. Les choses apparaissent ainsi. Elles sont bien évidemment la trace de processus inconscients et dessinent probablement mon rapport ambigu au réel…

© Jacques Després - éditions NathanTu as travaillé avec le philosophe Oscar Brenifier pour la série d’albums des Contraires philosophiques parus chez Nathan. Comment s’est déroulé votre collaboration ?

C’était très facile de travailler avec Oscar. Sur six albums, à aucun moment nous n’avons échangé sur une illustration ou sur un texte. Jamais il ne m’a demandé de modifier une illustration et jamais je n’ai réclamé qu’il adapte un texte pour répondre à mes contraintes. Je recevais son texte sans autre indication et je me mettais au travail. C’était très intéressant comme relation. C’était un jeu, aussi.

De façon générale, tes images ressemblent souvent à des histoires sans parole. On a le sentiment de faire un arrêt sur une scène, précédée et suivie de points de suspension que le spectateur est invité à reconstituer. Comment en viens-tu à saisir cet instant précis ? Est-ce pour toi le résultat d’une narration intérieure, d’un cheminement ? Ou bien, au contraire, une vision instantanée ?

C’est très variable. Mais dans tous les cas, je ne passe quasiment jamais par une phase de croquis. Souvent, l’image est pour moi l’aboutissement d’une longue recherche qui passe d’abord par l’écriture, par les mots. Je prends des notes sur de grands cahiers à spirales, je collecte des idées, des références, des citations. C’est un travail plutôt laborieux… Parfois, trop rarement, c’est tout le contraire : facile, rapide, l’idée juste vient naturellement. Ensuite, après cette phase de conception lente ou spontanée, je me lance directement dans la réalisation 3D.

Le travail de l’illustrateur 3D te paraît-il plus proche de celui du peintre ou du photographe ? Ou bien relève-t-il encore d’un autre registre ?

Il est probablement plus proche de celui du peintre. La peinture à l’huile, en particulier, a longtemps été un domaine très high tech. Dans les ateliers des grands maîtres, on travaillait sur des formules chimiques élaborées de couleurs ou de vernis, on inventait des modèles de perspective. Il fallait se tenir à la pointe de la technique. La 3D est le prolongement de cette tradition savante. Elle est d’une certaine manière, la revanche de la peinture sur la photographie…

© Jacques Després - Agence Patricia LucasLe métier d’illustrateur est-il toujours le même dans un monde où l’image est omniprésente et démultipliée ?

Je ne suis pas assez vieux pour avoir connu autre chose que cette omniprésence ! Cependant, comme dans beaucoup de métiers, je constate, que les réseaux sociaux ont changé la perception de l’environnement dans lequel on évolue. Pour les illustrateurs, par exemple, ils donnent accès au travail d’artistes du monde entier. Cela nourrit des échanges passionnants, des rencontres. Mais on est aussi soumis à une multitude d’influences. Il est d’autant plus important de savoir rester centré sur les formes les plus authentiques de son expression artistique.

Sur quoi travailles-tu aujourd’hui ?

Là, maintenant, je travaille sur les couvertures du catalogue Bruneau 2019. Ensuite, j’enchaîne avec un album de type « cherche et trouve », assez éloigné du style dépouillé de mes albums précédents. Et puis, comme j’ai toujours beaucoup de « dossiers » ouverts, j’aimerais bien avancer sur un projet de bande dessinée qui me tient à cœur…