Rémy Tornior

En regardant ses monstres déjantés, ses animaux dingos et ses méchants rigolos, on s’est demandé comment on se sentait dans la peau de Rémy Tornior… Portrait d’un illustrateur qui a décidé une bonne fois pour toute de ne jamais vieillir…

Tu as grandi dans un village provençal (où tu vis encore aujourd’hui), assez loin des écoles d’art et des musées. Comment est venu ton goût pour le dessin ?

R. T. :  J’ai grandi loin des musées mais au plus proche de la nature. Mes parents habitent toujours une maison en haut d’une colline varoise, au milieu d’une forêt de pins et de chênes. Un bon moyen de m’évader m’a été offert par la bande dessinée, notamment Gaston Lagaffe et Tintin. En matière d’art, j’ai été totalement inculte toute mon enfance  (j’ai découvert Picasso dans une carte du jeu La Bonne Paye…). J’ai plutôt été marqué par ces deux grands maîtres que sont Hergé et Franquin, ce n’est pas rien ! Ce sont eux qui m’ont donné envie de dessiner.

Quel a été ton parcours de formation ?

J’ai passé un bac Arts Appliqués à Antibes puis un BTS Design graphique (Communication visuelle, à l’époque) à l’ENSAAMA, à Paris, puis j’ai commencé à bosser dans la publicité, en agence, avant de revenir aux bases : le dessin.

Dans l'atelier de Rémy Tornior

Tu as beaucoup dessiné pour la jeunesse. Quelles qualités doit avoir une image pour plaire aux enfants, selon toi ?

Honnêtement je ne sais pas. Comme je me suis pas mal ennuyé, enfant, j’ai envie de provoquer le sentiment inverse quand on regarde mes images : il faut qu’elles soient généreuses dans les détails, les couleurs, qu’elles invitent à se balader, par le regard et l’imagination. J’aime quand une image raconte une histoire mais surtout quand elle permet d’en imaginer mille autres…

As-tu une façon différente d’aborder une illustration destinée à un public adulte ou à des enfants ?

Dans mon monde, un adulte c’est juste un enfant, en plus vieux. Un enfant blasé, qui a découvert les démarches administratives, le manque de temps, la fatigue… J’essaye de réveiller cette part d’insouciance, de naïveté qui ne demandent qu’à ressortir. Non, je ne change rien.

Tu as souvent travaillé pour des éditeurs de jeux et tu possèdes toi-même une impressionnante collection de jeux. Que représente le jeu dans ta vie ?

Alors non, ma collection est toute petite… 🙂 Certains passionnés possèdent plusieurs centaines de jeux dont une partie ne sera jamais ouverte. Plus que le jeu, ce sont les joueurs qui m’intéressent. Le jeu crée du lien entre les gens, il peut permettre de briser la glace, de renforcer des complicités. Le mot « jouer » est presque tabou dans notre société. Il est réservé aux enfants, les personnes responsables ne joueraient pas. Cela dit, le rapport au jeu a changé avec le jeu vidéo, pratiqué par beaucoup d’adultes. Je parlais tout à l’heure de réveiller notre part d’insouciance, le jeu est un excellent moyen d’atteindre cet objectif.

Certains personnages reviennent comme des gimmicks dans tes dessins : pirates patibulaires et monstres velus. D’où vient cette obsession ?

Peut-être parce que ces personnages ne gèrent jamais de démarches administratives ? Ils ne connaissent pas la routine, ils sont plus libres que des punks à chiens et des chiens à punks…

dans l'atelier de Rémy Tornior

Que se passe-t-il dans la tête d’un illustrateur à qui l’on confie un brief pour une commande ? L’imagination est-elle spontanée ou bien le résultat d’un travail plus souterrain ?

Mon degré de liberté est variable suivant le projet. Cela va de la carte blanche totale au croquis que l’on me fournit réalisé dans mon style, que je n’ai quasiment plus qu’à décalquer ! Quand je dois trouver une idée, un concept, ce n’est certainement pas assis à mon bureau que je vais la trouver mais en marchant, ou bien sous la douche, ou vautré sur un canapé. En général, juste avant une séance de création intense, j’ai un appétit d’ogre : je peux tout manger, même mes enfants. Il est rare que je fasse un crayonné. Je commence plus souvent une ébauche directement sur Illustrator. Je peux ainsi facilement déplacer un élément, changer sa taille ou sa forme jusqu’à obtenir la composition recherchée. Quand le brief est assez précis, je vois instantanément une image de ce que je vais illustrer. Mais entre cette vision et la version finale, il y a toujours pas mal de modifications en cours de route.

Quels sont tes projets ? Sur quoi aimerais-tu travailler ?

En ce moment, je travaille sur une commande de livre de type « cherche et trouve », avec 1000 animaux à trouver dans 50 illustrations et je vais créer une mascotte pour un autre client. D’un côté un travail énorme, de l’autre quelque chose de beaucoup plus rapide, c’est comme cela que j’aime enchaîner les projets.

J’aimerais continuer à illustrer des jeux de société : le secteur est plein de gens sympathiques et accessibles, et puis j’aime voir les joueurs s’approprier mes images. J’aimerais aussi intervenir plus souvent sur des projets liés à l’environnement : concilier mes aspirations de citoyen avec mes créations professionnelles serait un beau luxe. Enfin, si j’ai répondu à beaucoup de commandes pour l’édition, je n’ai toujours pas conçu moi-même le livre pour enfants dont je serai vraiment fier. Bientôt, peut-être…